Amour et dépendance
- clairebaratte
- il y a 6 jours
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Cela peut paraître bizarre, voire même inquiétant, de parler de dépendance quand on parle d'amour. C'est une notion qui semble peu compatible avec la liberté à laquelle beaucoup aspirent au sein de leur vie de couple. C'est ce que me partageaient Alda et Samuel* ce matin en entretien.
Alda me disait : « mon but c’est de ne dépendre de personne, de pouvoir m’assumer toute seule. Je veux y arriver moi-même. S’il arrive quelque chose à Samuel, il faut que je puisse me débrouiller avec les enfants. Mes parents m’ont toujours inculqué de tout faire pour être indépendante. Ma mère a trop galéré elle-même. Elle me disait: "arrange-toi pour ne pas dépendre d'un homme" ».
Ce discours fait grincer des dents à son conjoint, lui qui peine à assumer les charges financières du foyer pendant la reconversion professionnelle d'Alda, qui a financé une partie de cette formation pour l’aider, qui travaille beaucoup pour fournir un niveau de vie confortable à sa famille sans avoir l’impression d’en obtenir de reconnaissance.
Il se demande au fond s’il n’a pas été floué par sa femme, quel est le sens qu’elle donne à son couple si son ultime objectif est de ne dépendre de personne…sauf quand cela l’arrange.
Alda, de son côté, vit difficilement le fait que Samuel gagne mieux sa vie qu’elle et le lui fasse sentir. Elle repense parfois avec nostalgie qu’avant la naissance des enfants, elle aussi avait un beau poste, qu’elle n’avait à dépendre de personne, et que ce sont ses congés maternité qui l’ont contrainte à revoir son plan de carrière.
Beaucoup de colère, de frustration, de distance se sont accumulés entre eux sur ce sujet. Essayer d’en parler provoque des réactions épidermiques et nous prenons donc le temps d’aborder ce sujet ensemble.
Je les invite à réfléchir sur cette question de l’indépendance : que veut-elle dire pour chacun? A quoi peut-elle se mesurer concrètement dans leur vie ? Comment leurs origines respectives, leur modèle familial, leur entourage, leur culture ont façonné leur vision du sujet ? Quels désirs non comblés y a-t-il au fond derrière cette demande d'indépendance?
Il est important de comprendre que l’amour ne va pas sans dépendance. Tout simplement parce que là où l’on accepte d’entrer en lien, de former un couple avec une autre personne, l’on se met soi-même en situation de dépendre de cette personne : dépendre de son amour, dépendre de son attention pour nous, éprouver le manque de son absence, engager un projet de vie qui n’a de sens qu’à deux, construire une famille avec l’autre, devenir parent avec et grâce à lui ou elle, etc.
La relation amoureuse induit donc de la dépendance, mais une dépendance, si elle est bien comprise, qui vient nourrir l'attachement des conjoints, qui se met au service du lien conjugal et de l'amour porté l'un à l'autre. Se reconnaître dépendant de l’autre, ce n’est pas avilissant, ce n’est pas une servitude, cela peut être au contraire une vraie richesse pour peu que l’autre se reconnaisse aussi dépendant de nous! Cette interdépendance librement consentie, dans l'amour, rend le couple plus fort, contribue à sa sécurité et à sa stabilité.
Peut-être que l’on confond parfois indépendance et autonomie? L’autonomie, c’est cette conquête qu’entame le tout jeune enfant pour apprendre à marcher, à parler, à se débrouiller sans aide, faire ses expériences du monde et, in fine, quitter ses parents et réussir à vivre par lui-même. Devenir, en somme, acteur de sa propre vie.
L’autonomie de chacun dans un couple, elle, est infiniment précieuse et nécessaire pour l’équilibre de la relation. Elle implique que chacun des deux soit en capacité d’agir par soi-même et n’attende pas que l’autre vienne combler tous ses manques. Que chacun des deux ose aller explorer ses talents, déployer ses compétences dans les sphères professionnelles ou personnelles qui l’intéressent. Que chacun des deux puisse bénéficier d’une certaine autonomie financière pour assurer sa sécurité, son confort, et l’aide à consolider son estime de soi. Que chacun, enfin, puisse exercer sa liberté au sein de la relation de couple, tout en s’enrichissant de l’amour de l’autre.
Alors, dans notre couple, nous sentons-nous dépendants de l'autre? Pour le meilleur ou pour le pire?
*les prénoms et les situations ont été modifiés pour préserver la confidentialité des entretiens garantie aux personnes que j'accueille dans le cadre professionnel.



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